Paramilitarisme en Colombie

La Colombie est un pays qui a toujours connu la guerre, mais on peut situer le début du conflit actuel en 1948, lorsque Jorge Eliecer Gaitan est assassiné. Cet événement engendrera une répression du gouvernement conservateur de l'époque envers les libéraux, qui se regrouperont en groupes d'autodéfense libérales.

Celles-ci seront démobilisées par la suite par une amnistie concédée sous la dictature de Rojas Pinilla mais certaines autodéfenses refusent cette voie et sont pourchassées par l'Etat. Durant le « Frente Nacional », les conservateurs et les libéraux se partagent le pouvoir en alternance durant 16 ans, ne laissant de place à aucune opposition démocratique.

Durant les années '70, les guérillas cherchent à consolider et légitimer leur présence dans la vie politique colombienne en gagnant la sympathie de la paysannerie.

Le paramilitarisme fait son apparition en Colombie durant les années '70 et connaît une forte croissance dans les années 80.

En réponse à ces mobilisations des guérillas, l'État appliqua la « Doctrine de Sécurité Nationale » basée sur la doctrine américaine de « l'ennemi interne ».

Dans le statut de sécurité et de la Défense de la Démocratie élaboré en 1978, on y trouve les fondements pour combattre les groupes guérilleros grâce à la création de  groupes d'autodéfense. Sur base de ces normes, des membres des forces armées colombiennes ont instruit, endoctriné et armé des civils dans les zones de conflit dans le but d’impliquer la société civile dans le conflit armé. Ces milices civiles  étaient financées par des propriétaires terriens, des éleveurs de bétail, des narcotrafiquants et favorisés par les pouvoirs locaux. 

A la suite d'une forte augmentation des actions de la guérilla durant les années 90, entre 1994 et 1997 un cadre légal fut mis en place pour créer les « CONVIVIR ». Uribe a beaucoup contribué à la création des CONVIVIR étant donné que l'idée vient de lui. On peut les définir comme des coopératives de surveillance et de sécurité privée. Ce fut la réponse officielle du gouvernement pour que les propriétaires de terres puissent défendre celles-ci contre les actions de la guérilla; cela permit de légaliser les groupes paramilitaires qui sévissaient depuis les années 80, lorsque des instructeurs israéliens (Yair Klein) vinrent dans le pays pour former des milices aux techniques contre insurrectionnelles.

Ainsi, le journal El País du 3 août 1998 signalait que plus de 2000 CONVIVIR avaient fusionné avec les paramilitaires afin de créer les AUC (Autodéfenses Unies de Colombie).  Ce mouvement d'extrême droite formé en 1996 regroupait 16 groupes paramilitaires de tout le pays et était commandé par Carlos Castaño. Il convient de préciser que les paramilitaires reconvertis en CONVIVIR ne s'attaquaient jamais directement à la guérilla mais plutôt à la population civile soupçonnée d'avoir de la sympathie pour elle. L'idée véhiculée par ces pratiques était celle de « noyer le poisson dans l'eau ».

Les AUC se sont déclarés groupe contre insurrectionnel qui combattaient les guérillas des FARC, l'ELN et de l'EPL. Plus de 70% de leurs revenus venaient du trafic de drogues mais ils se finançaient aussi avec des extorsions et des prises d'otages, en plus de recevoir de l'argent des multinationales présentes dans les zones sous leur contrôle. Les AUC ont reçu la collaboration des Forces Armées Colombiennes et ont tissé des liens avec certains politiciens (Pacte de Ralito) en vue d'accroître leur pouvoir militaire et politique.

On peut affirmer que les paramilitaires sont responsables de la mort de milliers d'indigènes, syndicalistes et militants de groupes politiques de gauche (génocide de l'Union Patriotica), à qui l'on avait reproché d'être des guérilleros ou des sympathisants de ceux-ci. En outre, entre 1982 et 2005, ces mêmes paramilitaires ont perpétré 3500 massacres, forcé à l'exil interne des millions de paysans et volé plus de 6 millions d'hectares de terres, menant ainsi une véritable contre-réforme agraire...

Suite à l'échec des négociations de paix entamées par Pastrana en 1998, Uribe est élu président en 2002 avec comme thème de campagne “une main ferme avec un grand cœur”. Son programme de gouvernement est orienté à lutter sans relâche contre les guérillas avec l'appui inconditionnel de Washington, tout en menant des négociations de paix avec les paramilitaires.

Ainsi, en 2003 sont signés les « accords de Santa Fe de Ralito », ce qui amène à la démobilisation de plus de 30 000 membres des AUC. En 2005 la loi de « Justice et Paix » est promue, son cadre juridique très flou permet aux bénéficiaires de purger une peine de maximum 8 ans de prison en échange de cesser toute activité illégale et dire la vérité sur leurs activités. Plus tard on a découvert que certains commandants continuaient à gérer leurs affaires depuis la prison.

Une série d’enquêtes compromirent plusieurs alliés politiques et fonctionnaires du gouvernement Uribe avec les groupes paramilitaires.

En 2006, d’autres informations importantes furent révélées par Rafaël García (l’ancien chef du département informatique des services secrets colombiens –DAS-). Ce procès est connu comme le scandale de la parapolitica. D’après les différentes enquêtes, plusieurs dirigeants politiques ont bénéficié de ces alliances par l’intimidation et des actions de forces menées par les groupes paramilitaires contre la population civile ; certains ont même occupé des postes publics dans les pouvoirs locaux et le Congrès de la République ainsi que dans d’autres organes de l’Etat.

En 2008, 14 principaux chefs paramilitaires sont extradés vers les Etats-Unis, le processus de réparation et de vérité se retrouve torpillé à nouveau.

« Le processus de démobilisation des paramilitaires – sensé avoir permis la démobilisation de plus de 31 000 paramilitaires – et le cadre juridique qui l’a accompagné ont été une imposture totale, qui a honteusement échoué en termes de démobilisation des groupes paramilitaires en Colombie et de respect du droit des victimes à la vérité, à la justice et aux réparations. Le gouvernement semble aujourd’hui reconnaître cet état de fait, qu’il niait depuis très longtemps », a déclaré Amnesty International.

Plusieurs groupes paramilitaires refusèrent de se démobiliser,  d'autres reprirent leurs armes pour former de groupes paramilitaires de la nouvelle génération, appelés “Aguilas Negras”. Ceux-ci continuent de gérer le trafic de drogue, d’extorquer, menacer et exécuter des opposants politiques ou des leaders sociaux.

Dans une carte envoyée à Uribe depuis les Etats-Unis en juin, Salvatore Mancuso déclare : « les groupes émergents –paramilitaires- sont la conséquence de l’échec des négociations de paix de Ralito,…, les régions que j’ai remises au gouvernement ont été reprises par des bandes émergentes, de nouvelles autodéfenses et  des anciens paramilitaires ».

Il ajoute : « à la fin, il sera mis en évidence que les paramilitaires ne sont pas le fruit de décisions individuelles, mais bien d’une politique d’Etat, mise en place après l’assassinat de Gaítan, lorsque l’Etat de droit a partie liée avec le crime ».[1]

Selon l’OEA, des 31000 démobilisés paramilitaires, environ 7000 auraient repris les armes et plus de 1600 ex-paramilitaires auraient été assassinés depuis…

 

Petite chronologie sur le paramilitarisme…

 

1993, 2 décembre

Pablo Escobar, chef du cartel de Medellín est tué par la police.

1994, 11 février, Décret 3567

Le gouvernement de César Gaviria légalise les paramilitaires, sous l’appellation « associations communautaires de sécurité rurale », les Convivir.

1997 septembre     

L’Observatoire géopolitique des drogues estime que la plus grande partie de la cocaïne arrivant dans les ports espagnols, belges et hollandais vient des zones côtières colombiennes contrôlées par les AUC.

1997 décembre

Confronté aux pressions internationales, le président Ernesto Samper crée une unité spéciale chargée de capturer les chefs des AUC.

1997 janvier

Le président Andrés Pastrana accepte de dialoguer avec les FARC, mais ne fait rien pour démobiliser les paramilitaires.

2000 -Uribe le N° 82…

Des documents officiels américains signalent qu’Álvaro Uribe Vélez est classé Numéro 82 sur une liste de 200 Colombiens, considérés comme des ennemis des Etats-Unis parce qu’impliqués dans le trafic de drogues.

2001, 17 mars

Le jésuite Javier Giraldo explique dans une conférence à Chicago que les AUC "ne sont pas un troisième acteur" mais "le bras clandestin et illégal de l’état", qui existe "depuis plusieurs décennies".

2002 août   
Alvaro Uribe est difficilement élu président. La même année, les AUC entrent dans 223 municipalités et dans la majorité des départements.

2002, 11 novembre

Des pourparlers débutent avec les paramilitaires des AUC, et un cessez-le-feu voit le jour, le 1er décembre.

2003, 7 juillet      

Signature de l’accord de « Santafé de Ralito » qui prévoit un cessez-le-feu unilatéral avec la démobilisation progressive des 10 000 à 20 000 combattants des AUC. Fin 2006 des révélations de la presse puis de la justice montreront que les chefs paramilitaires débattaient alors en interne pour savoir s’ils devaient former un parti unique au sein duquel les démobilisés paramilitaires pourraient participer directement à l’élection de 2006. Ils choisirent de continuer à appuyer la réélection d’Uribe en espérant qu'un nouveau Congrès permettrait de remodeler la loi Justice et Paix, encore en projet.

2005, 15 juin

Le chef Diego Murillo préside une première cérémonie de démobilisation

2005, 20 juin

La loi "Justice et paix" est votée.

Fin 2006 fin  

Début du scandale de la parapolitique, avec les premières révélations de la presse démontrant que les chefs paramilitaires et des leaders politiques se réunissaient afin de planifier une stratégie pour l’élection de 2006.

2006 décembre      

Le chef paramilitaire Carlos Mario Jimenez, alias Macaco, est arrêté. Il sera extradé le 8 mai 2008 vers les Etats-Unis.

2007, 2 février
La Cour suprême colombienne ordonne l'arrestation de six parlementaires liés aux paramilitaires, dont Álvaro Araújo Castro, le frère de la Chancelière et Ministre des Affaires étrangères, María Consuelo Araújo, qui démissionne quelques jours après.

2007, 2 février

Le directeur du Departamento Administrativo de Seguridad (DAS, services secrets), Jorge Noguera Cotes est arrêté.

2007, 16 mars

Le procureur de Washington négocie un accord avec la multinationale bananière américaine Chiquita Brands, accusée d'avoir financé les paramilitaires ; cet accord prévoit un amende de 25 millions de dollars.

2007, 7 mai

Le directeur de la police nationale, le général Jorge Daniel Castro, et celui du service de renseignements de la police démissionnent à la demande du président Uribe, en raison d’un autre scandale lié à des écoutes téléphoniques illégales de journalistes et de juges.

2007, 6 juillet

Nouvelle arrestation de Jorge Noguera Cotes, qui avait été remis en liberté le 23 mars 2007 pour vice de forme.

2007 depuis novembre…

44 membres du Congrès de la Colombie font l'objet d'une enquête. Seize membres du Congrès actuel sont en état d’arrestation, notamment pour leur rôle présumé dans la création et le soutien de groupes paramilitaires. Près de 30 000 paramilitaires ont déposé les armes, un processus jugé peu crédible.

2008 avril

La police colombienne tue Miguel Angel Mejia lors d'un raid à La Union, dans le nord de la Colombie. Meija est chef du cartel de la drogue Los Mellizos (les jumeaux), héritier des célèbres cartels de Cali et de Medellín ; son frère jumeau avait été abattu une semaine avant. Pour chacun d'eux, Washington offrait 5 millions de dollars.

2008, 13 mai

La Colombie extrade 14 membres des AUC, dont les principaux dirigeants aux Etats-Unis.

2002-2009

Les groupes paramilitaires étaient engagés depuis 2002 dans un processus de paix prévoyant leur désarmement et leur réinsertion dans la vie civile. Les AUC sont supposés être complètement démobilisés depuis 2006, une tâche compliquée par l'ampleur des montants du trafic de la drogue. Et la réorganisation sous d’autres noms, tels les « Aigles noirs » organisés par Vicente Castaño-Gil et qui s’attaquent aux organisations sociales et politiques de l’opposition.

 



[1]              Telesur, “ Mancuso: se avecinan capitulos mas dolorosos que parapolitica”,   12 juin 2009

 

Dernière mise à jour de cette page le 10/10/2009