Le 26 février 2009, Amnesty International Bordeaux recevait Mario Cardona Marin, syndicaliste, homme politique et défenseur des droits de l’homme en Colombie. L’association France-Amérique latine Bordeaux-Gironde (FAL 33) l’a rencontré. Entretien
FAL 33 : Mario Cardona Marin, quelles circonstances vous ont conduit à être présent à Bordeaux ?
MCM : Amnesty International m’a invité à venir à Bordeaux en tant que dirigeant de
FAL 33 : Quel rapport y a-t-il entre le fait d’être syndicaliste et la défense des droits de l’homme en Colombie ?
MCM : En tant que syndicalistes, nous avons une double responsabilité. Nous défendons les droits économiques et sociaux, nous défendons les salariés et la stabilité de l’emploi. Mais vu les circonstances, nous avons dû aussi nous convertir en défenseurs du droit à la vie, en défenseur du droit international humanitaire. Nous devons nous défendre des assassinats, des tortures et des disparitions dont nous sommes victimes, même si cela nous donne deux fois plus de travail et nous fait courir deux fois plus de risques.
FAL 33 : Les cas d’assassinats et de disparitions de syndicalistes et de leaders sociaux sont-ils nombreux en Colombie ?
MCM : Ils sont quotidiens. Au cours des 23 dernières années, 2800 syndicalistes ont été assassinés. En 2007, 39 cas ont été comptabilisés, 49 en 2008, et déjà 4 depuis le début de l’année 2009 [1]. 60% des syndicalistes assassinés dans le monde le sont en Colombie.
FAL 33 : Comment expliquez-vous cela ?
MCM : La situation est particulièrement grave. Une démocratie qui ne respecte pas l’opposition, pas plus que la justice ou les libertés syndicales est une démocratie malade.
FAL 33 : Qui met en péril la vie des syndicalistes ?
MCM : Les groupes paramilitaires qui agissent sous la protection de l’Etat et qui coordonnent leurs activités avec l’armée. Pour nous, les crimes commis par les paramilitaires ne relèvent pas du droit commun, ce sont des crimes d’Etat. Ils nous ont déclaré la guerre et affirment que le syndicalisme et la guérilla, c’est la même chose. Ils affirment que les syndicats sont le bras politique de la guérilla ou bien que nous sommes des guérilleros en activité.
FAL 33 : Existe-t-il un espace pour les syndicats ? N’êtes-vous pas pris entre deux feux ?
MCM : Oui, nous sommes pris au milieu de tout ça. Des 70.000 morts recensés en Colombie ces 20 dernières années, 90% sont des gens issus de la société civile.
FAL 33 : Que fait la justice face à ces violations des droits de l’homme ?
MCM : Il règne une très grande impunité. Sur 2800 cas de syndicalistes assassinés, seuls 1100 ont fait l’objet d’une investigation. Et dans seulement 90 cas, des responsables ont été trouvés. Ces résultats sont vraiment insignifiants. La justice est inopérante, elle ne fait pas son travail et nous ne parvenons pas à obtenir de résultats concrets face à cette situation.
FAL 33 : Dans ce contexte, quelle est la capacité d’action de ceux qui luttent pour les droits de l’homme ?
MCM : Malgré tout,
Aujourd’hui, nous demandons que les acteurs armés reprennent le dialogue, nous devons faire pression sur eux. En Colombie, il ne faut pas seulement négocier la paix, mais également un nouveau modèle de développement incluant qui permette la redistribution des richesses.
FAL 33 : Dans cette situation, quelle est la part de responsabilité du conflit armé ? Celui-ci n’est-il pas instrumentalisé par le président Uribe ?
MCM : Le conflit armé est intimement lié à la situation actuelle. Cette guerre qui dure depuis plus de quarante ans est alimentée par le trafic de drogue, par les obscurs intérêts des fabricants d’armes, par les intérêts des pays qui exportent les produits chimiques essentiels à l’élaboration de la cocaïne. Tous ces intérêts font que les acteurs du conflit ont besoin les uns des autres, c’est pourquoi nous disons parfois que les FARC ont besoin de Uribe et que Uribe a besoin des FARC.
FAL 33 : Quand on regarde les processus politiques en marche dans les pays voisins comme le Venezuela et l’Équateur, comment expliquez-vous que
MCM : D’abord parce que les pays qui sont parvenus à instaurer une démocratie et à porter des gouvernements de gauche démocratique au pouvoir ne connaissent pas de conflit comparable au nôtre. Les partis de droite dans ces pays ne sont pas appuyés par des groupes paramilitaires qui obligent la population à voter pour certains candidats. En Colombie, dans certaines villes et certains départements, un seul candidat se présente aux élections parce que les paramilitaires ne permettent pas que se présentent d’autres candidats. Cela n’arrive pas au Venezuela, en Équateur ou en Bolivie.
Deuxièmement, la concentration des pouvoirs médiatiques et économiques n’est pas non plus si importante dans ces pays. En Colombie, la législation est nettement en faveur de l’oligarchie. Historiquement, le Parlement est composé de propriétaires terriens, de paramilitaires, d’industriels, de gens qui ne sont préoccupés que par leurs intérêts personnels. Cela n’est pas le cas dans les autres pays. Ils n’ont pas non plus connu de guérilla aussi intransigeante que la nôtre. Par exemple, chaque fois que la guérilla commet un acte contre la population civile, la droite en tire immédiatement un bénéfice politique. Le peuple colombien en a assez de la guerre et d’une guérilla qui, au nom du peuple, commet de graves erreurs et se sert de la population civile.
Il y a deux semaines, la guérilla a assassiné dix indigènes, après être entré sur un territoire sacré. Les indigènes et les afro-descendants disposent de territoires de propriété collective desquels tous les acteurs armés ont été expulsés, y compris l’armée et la police. Et cette guérilla qui se prétend du peuple les assassine et le clame haut et fort. Cela s’est produit dans une zone où la guérilla veut prendre le contrôle d’un corridor qui permet d’acheminer la cocaïne jusqu’à la mer. A qui rendent-ils service en agissant ainsi ? C’est toute la question.
FAL 33 : Est-il pensable aujourd’hui que le conflit armé s’achève une fois pour toutes ?
MCM : Nous sommes en train de construire un processus démocratique depuis la base. Nous faisons un travail social, malgré la guerre, malgré les assassinats de nos leaders. Nous construisons un parti, le Pôle Démocratique Alternatif, qui est très jeune mais qui a déjà obtenu des résultats significatifs. Nous cherchons à mettre en œuvre une politique d’alliance avec les démocrates colombiens. Mais au vu de la situation très compliquée que traverse
FAL 33 : Dans quelle mesure ce nouveau parti représente-t-il une véritable alternative ? Jouit-il du soutien populaire de la société civile colombienne ?
MCM : Là où il nous est permis d’aller et de faire de la politique au grand jour, le peuple nous appuie. A deux reprises, les candidats soutenus par le président Uribe ont été battus aux élections municipales dans la capitale. Ses candidats sont arrivés loin derrière les nôtres, simplement parce qu’à Bogota, il nous est possible de faire de la politique sans risquer nos vies. Dans les régions isolées du pays, cela nous est impossible, car sur ces terres règnent les caciques et les paramilitaires. Là où notre sécurité est garantie, le peuple nous soutient. Le peuple colombien est en train de se réveiller et de démontrer qu’il exige de nouvelles alternatives.
Article initialement publié par France-Amérique latine Bordeaux-Gironde dans sa lettre d’information mensuelle Del otro lado del charco, n°18, mai 2009. L’entretien peut être librement reproduit et diffusé dans la mesure où il n’est pas altéré et la source dûment citée.
[1] Le 12 mai 2009,