Yuri Buenaventura. Rendez-vous avec le soleil

Article paru le 21/08/2009 dans l'Humanité

Yuri Buenaventura . Rendez-vous avec le soleil

Festival . Yuri Buenaventura a donné chair et âme à son CD Cita con la luz, sous le chapiteau de Jazz in Marciac. Discussions avec un musicien chaman résistant.

Succédant à l’impressionnant pianiste cubain Roberto Fonseca - dont nous reparlerons -, Yuri Buenaventura a offert, lors de Jazz in Marciac, un concert partagé entre danse et émotion, dans la lignée de son irradiant Cita con la luz : le plus intime et le plus mûr de ses albums (il l’a enregistré à Bogota et à La Havane). Enflammé, le public l’a rappelé plusieurs fois. En guise d’hommage, Yuri a cité le nom de chaque enfant qui, dans l’après-midi, avait participé à sa master class. L’un d’eux lui avait demandé : « Composez-vous pour les nuages ? » Le fils de pêcheur colombien a répondu par l’affirmative. Nous avons ouï dire qu’il parle aux oiseaux et au soleil. Discussion à bâtons rompus. Bâtons de chaman, cela s’entend.

Que représente Jazz in Marciac, pour vous qui n’êtes pas issu du jazz ?

Yuri Buenaventura. Ce festival exemplaire dépasse les frontières du jazz. Il incarne la réussite d’un rêve de dialogue et d’amour autour de la musique, grâce à sa philosophie et à ses nombreux bénévoles mélomanes. En tant qu’artistes, notre premier contact avec Jazz in Marciac se noue avec les chauffeurs. Nous percevons leur expérience, leur respect et, si nous discutons avec eux, nous sentons leur approche fine, douce, de la musique.

Lors de votre master class, quelles questions les jeunes vous ont-ils posées ?

Yuri Buenaventura. Si je compose pendant mes rêves. Je leur ai dit oui. J’appelle ça le réalisme magique. Je ne perds pas de vue la condition de mon pays, de la société, de la planète. À travers le prisme de la musique, je peux observer sans désespérer.

Cette vision vient-elle de vos racines amérindiennes ?

Yuri Buenaventura. Oui, je suis chaman. À vingt minutes de chez moi en pirogue, il y a la nation Embera. Au musée du Quai Branly, quand on monte vers l’espace des Amériques, la première pièce que l’on aperçoit est un bâton provenant de là-bas. J’ai deux bâtons semblables. Ma grand-mère paternelle était Tolima.

Avez-vous pu maintenir des liens avec cette culture ?

Yuri Buenaventura. Oui, mais difficilement. Les Amérindiens et les Noirs sont les premières victimes de la guerre entretenue par le pouvoir. Depuis quinze ans, un million deux cent mille Afro-Colombiens ont été déplacés à l’intérieur du pays. La Colombie est le pays où il y a le plus grand nombre de citoyens déplacés à l’intérieur de ses frontières. Un triste record.

Que pensez-vous du déploiement médiatique au sujet d’Ingrid Betancourt ?

Yuri Buenaventura. Sa nationalité française, avec le fort soutien qui s’est ensuivi, l’a aidée. Les médias ont relâché la pression. En revanche, des personnes courageuses, comme la sénatrice Piedad Cordoba à laquelle j’ai dédié mon dernier disque, poursuivent la mobilisation en faveur des anonymes - les oubliés des médias. Il faut comprendre que le gouvernement use d’une stratégie politique, en jouant avec la surmédiatisation et en misant sur la lassitude de la société et de l’opinion publique internationale. Maintenant qu’Ingrid a été libérée, qui parle des otages ?

La chanson de Renaud a-t-elle eu un fort retentissement en Colombie ?

Yuri Buenaventura. Pas autant qu’on l’espérait. Renaud parlait de « président indigne ». Là-bas, ce genre de critique ne passe pas. Grâce à Renaud, les Colombiens, en particulier en France, se sont rendu compte que, dans votre pays, s’exerce une véritable observation. La dictature d’État conduit à diaboliser les ONG, à les traiter de terroristes, de sorte qu’elles deviennent les proies des paramilitaires. La stratégie de désinformation vise à étouffer toute révolte.

Comment surmontez-vous votre douleur, face à cette tragédie ?

Yuri Buenaventura. Par ma foi. Je crois à la possibilité de changement. Nous sommes beaucoup de Colombiens à avoir cette douleur en nous, tous les jours, et à chaque heure. J’ai appelé mon album Cita con la luz (« Rendez-vous avec la lumière ») pour évoquer ces lueurs qui brillent en nous : l’espoir et la dignité.

Êtes-vous devenu artiste pour transcender votre souffrance ?

Yuri Buenaventura. Exactement. L’art est la nourriture de l’espoir.

Vous utilisez votre notoriété au profit d’actions concrètes…

Yuri Buenaventura. Je suis né sur la petite île nommée Buenaventura, longue de 4,5 km et large de 1,5 km, sur la côte pacifique de la Colombie. Avec Alfred Alman, député de la Martinique, nous avons monté un dossier auprès des instances européennes pour aider financièrement à la construction d’un port de pêche sur l’île, qui en est dépourvue.

Comment les dérèglements écologiques sont-ils perçus par les populations, en Colombie ?

Yuri Buenaventura. Les Noirs et les Amérindiens s’en préoccupent depuis des siècles. La population blanche en a pris conscience depuis une décennie environ. Cinquième sanctuaire de la biodiversité à l’échelle planétaire, la jungle amazonienne est un précieux héritage indien au profit de l’humanité entière.

Quelle impression avez-vous gardée de votre séjour à Cuba ?

Yuri Buenaventura. Outre la maestria et la sensibilité des musiciens, j’ai senti un pays qui souffre du blocus économique. Il est honteux de ne pas lever le boycott et d’empêcher de vivre ce peuple paisible.

Quel message voudriez-vous exprimer à nos lecteurs, dont beaucoup militent et aiment la musique ?

Yuri Buenaventura. Je me souviens d’en avoir vu et rencontré à la Fête de l’Huma…

Vous y êtes-vous déjà produit ?

Yuri Buenaventura. Non, mais j’aimerais tant ! J’étais venu écouter Léo Ferré, en 1992. On était assis dans l’herbe. Malgré la foule, il régnait une attention incroyable. Le public écoutait comme s’il était devant saint Pierre, ou plutôt devant Marx… Je ne comprenais pas bien le français, mais j’ai éprouvé une émotion intense, que je sentais partagée par des spectateurs préoccupés d’art et de politique. Chers lecteurs de l’Humanité, je sais que vous êtes très sensibles aux injustices, mais je souhaite que vous vous penchiez encore davantage sur la condition des Noirs et des Indiens en Colombie. La manipulation des autorités colombiennes concernant le narcotrafic a pour but de dissimuler le processus révolutionnaire initié depuis plus de soixante ans. Cela lui procure une raison pour déverser des tonnes de pesticides par avion sur les champs de coca et, par conséquent, affaiblir les paysans pauvres, les Noirs, les Indiens, bref, tous ceux qui font acte de résistance. Les pesticides polluent aussi, via les fleuves, l’Équateur et le Venezuela. La CIA a fait de la Colombie son laboratoire, afin d’endiguer les idées de socialisme qui se répandent dans l’hémisphère Sud. La répression tente de museler la Colombie. C’est le pays où il y a le plus grand nombre de syndicalistes assassinés. Vous voyez, nous avons besoin de votre solidarité.

CD Cita con la luz (Mercury/Universal).

Entretien réalisé par Fara C.

musique Création

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×