Ne nous offrez pas de poèmes, notre vie est un poème

Éditorial ACIN. 21-27 Mars 2011

Traduit par Camille Apostolo

Le 8 mars dernier, on a commémoré le jour de la lutte des femmes pour leurs Droits. En Colombie, on remplace la commémoration par la célébration. Ainsi, certaines femmes ont reçu des roses, des œillets, des tournesols, des chocolats et des peluches, entre autres babioles qu'on a l'habitude de donner lors d'occasions apparemment spéciales et dont le commerce profite pour que la société consomme plus que de coutume.

Savez-vous ce qui se fête le 8 mars ? Nous le demandons à Madame Dora dans la cuisine de sa maison. Elle nous dit, sans cesser d'attiser le feu : « on se rappelle les cents femmes mortes dans une usine pour réclamer leurs droits ». En un jour comme celui là, on met en exergue la femme professionnelle, l'étudiante, celle qui a une fonction publique, ou celles qui « ont fait l'histoire ». Dans la majorité des poèmes et des chansons on parle des femmes, mais quasiment personne ne pénètre dans leur quotidien pour découvrir les véritables poésies et chansons : Celles qu'elles font avec leur vies.

Et donc, aujourd'hui dans cet éditorial, nous faisons le choix de remarquer les femmes que la société ignore parce qu'elles vivent leur vie du côté invisible -ou invisibilisé-

 et, qu'à la force de leurs bras, de leurs poignets, elles portent leurs enfants et aident leurs voisins. Combien de fois ne sommes-nous pas tombé(e)s dans la rue, au parc, à l’hôpital, et dans les lieux les plus communs, sur des femmes courageuses qui vivent de la débrouille quotidienne. "Débrouilleuses" de droits, constructrices d'autres mondes. Nous sommes convaincus qu'en chaque endroit de notre pays, il n'y pas seulement des histoires de douleur, mais aussi de rires, de coutumes et de personnes qui se refusent à disparaître au milieu de tant de Mort et luttent tous les jours pour que les choses changent.

C'est le cas d'un groupe de femmes de El Carpintero, du Resguardo Indigène de Huellas, qui tous les deux mois se regroupent et prennent leurs marmites pour arpenter les hameaux de la zone, apportant des galettes de rascadera, des jus de zapallo, des gâteaux d'ananas et banane, mazamorra (bouillie de maïs) de papacidra, entre autres mets de leur région. La curiosité de cette rencontre culinaire est que rien n'est vendu : tout est gratuit. L'unique prix de chaque assiette est de faire la queue sur une longueur d'un bloc de maisons, au soleil ou sous la pluie, pour pouvoir savourer les délices des dames. Il n'y a pas de file d'attente qui soit longue quand il est question de manger.

Leur objectif n'est pas de gagner de l'argent. En plus de faire en sorte que les gens se régalent, ce qu'elles cherchent, c'est la récupération de quelques produits qui ne font plus partie du régime alimentaire de leur communauté, pour la simple raison que ça ne leur plaît plus. Elles assurent qu'avec une préparation différente, les plus petits les mangeront sans problèmes. Elles affirment aussi que ça aiderait à renforcer la nutrition, pas seulement des enfants, mais de toute la communauté.

Ces femmes vivent dans un territoire de vertes montagnes et profitent de la beauté hydrique et naturelle de leur région. Cependant, derrière ces grandes montagnes et cette beauté de leurs paysages, se cachent des familles affrontant tous les jours des situations difficiles de guerre et de pauvreté qui les brisent. Toutefois, elles nous ont partagé une partie de leur vécu quotidien, un vécu dont elles se sentent fières et qui leur donne la certitude d'être un exemple pour beaucoup de femmes. Ce sont des jeunes femmes et des anciennes, qui participent activement aux réunions du Conseil Directif de leur village et aux assemblées du Plan de Vie. En même temps, elles administrent le magasin de l'école, s'occupent des recettes des stands de fritures de leur localité, sont productrices de légumes et de nourriture et , comme si ça n'était pas grand chose, elles tiennent des « négoces » dans leurs maisons pour approvisionner leurs foyers.

Avec trois enfants à la main, Jazmin Ascue arrive tous les jours très tôt à l'école du village pour préparer le repas de midi aux 60 enfants du groupe. « Moi je me lève tous les jours à 5 heures du matin, je fais le déjeuner de mes enfants et de mon mari, je prépare ma fille qui va à la garderie et les deux garçons qui vont à l'école. Mon travail est de cuisiner les repas de 60 enfants du lundi au vendredi, à l'école d'ici » nous dit-elle, tout en remuant la boisson pour le goûter des enfants.

Entre l'arôme du coriandre et les mauvaises herbes qui poussent plus vite que ses cultures, Clara nous raconte son expérience : « moi je plante du coriandre, je vends aux gens du village. Des fois ça marche bien, mais quand l'hiver arrive il balaye tout. Il faut avoir beaucoup de patience avec cette culture parce que quand il y a beaucoup de soleil ça brûle tout. » dit Clara, arrachant avec ses mains les herbes qui couvrent le coriandre.

Ana est une femme corpulente, très jeune, elle a deux enfants. Le plus grand paraît son frère. Elle rêve de terminer la construction de sa maison, ce qui fait d'elle une infatigable débrouillarde. « J'ai un commerce où je vends des graines, mais je vends aussi ce que je cuisine et je travaille avec la moto-taxi quand mon mari n'est pas là. J'ai voulu agrandir mon local, mais je n'ai jamais reçu l'argent qu'ils m'ont promis en réparation du dommage qu'ont causé les rafales de l'avion fantôme (de l'armée) au dessus de la maison. Ils nous ont dit qu'ils nous donneraient l'équivalent d'un salaire minimum. » raconte-t-elle avec envie. 

Julia, les mains ridées par son âge avancé et la peau endurcie par l'eau et le soleil, ne reste pas sans rien faire dans sa maison. « Je travaille dans ma maison, j'aime bien m'occuper des animaux, surtout les poules, parce que les canards se reproduisent pas mal mais beaucoup meurent. J'aide à la ferme, je nettoie la coca quand ils en achètent, je fais le repas pour l'apporter aux travailleurs et au retour je ramène les restes. Le week-end nous coupons et chargeons le bois avec mon mari ; et la récolte du café aussi m'est bien difficile » nous répond-elle au milieu de ses petits-enfants et de ses poules qui lui picorent les pieds réclamant du maïs.

Une fois de plus l'histoire nous démontre qu'il y a des femmes disposées à provoquer le monde et ses OMC, ses forums de Davos, ses TLC et à construire un pays depuis leur localité et leurs petites actions. Des femmes qui, bien qu'elles de trouvent abîmées par la guerre, et, quelques unes, par les mauvais traitements de leurs conjoints, n'en sont pas restées là. Elles se sont converties en d'éternelles tisseuses de vie et sont convaincues que leur rôle n'est pas celui de victimes, mais celui de faire l'histoire avec leur compagnons. Ce sont elles qui ont en grande partie la responsabilité de leurs foyers. C'est là que les femmes se rencontrent pour être les protagonistes de l'histoire. Avec leurs valeurs et leur sagesse, elles éduquent leurs enfants. Main dans la main avec leurs compagnons, elles marchent et récoltent ce qu'ils avaient semé en terre fertile.

Dora, Jazmin, Clara, Ana et Julia sont toujours dans leurs villages. Elles aiment leur terre parce qu'elle est celle qui leur permet de travailler et leur procure à manger. Là sont nés leurs enfants. Et bien que leur territoire soit le « théâtre d'opérations » des groupes armés et qu'il se soit converti en scénario de douleur, c'est un territoire qui leur procure l'opportunité d'engendrer des changements et de récolter finalement les fruits de leur amour propre, conçu avec tant de force et par de nombreuses mains.

Malgré l'oubli des institutions, du gouvernement et de la société, ces femmes projettent leurs désirs dans chaque action qu'elles réalisent. Elles savent qu'il y a un abandon des gouvernants et que ce n'est pas dans leurs projets d'aider les initiatives locales. C'est pour ça qu'elles inventent pour que leurs projets de vie, qui sont un rêve, se convertissent en réalité.

« Nous, nous n'avons pas juste besoin de ce jour là : Ils nous disent d'être courageuses ou ils nous offrent un bonbon... Ce que nous voulons, c'est que ce discours soit mis en pratique », nous dit Dame Dora. Et malgré ses yeux remplis de larmes à cause de la fumée du fourneau, elle sourit et continue à hacher les oignons du sancocho.

Tejido de Comunicación de la Asociacion de Cabildos Indigenas del Norte del Cauca (ACIN), Colombie

respect de la vie femmes

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