L'initiative toxique d'Uribe

Que recherche le président colombien Alvaro Uribe avec sa tournée frénétique en Amérique latine ? Rien d’autre que de vendre une initiative toxique, pour utiliser le langage imposé par la crise capitaliste : justifier l’escalade de l’offensive militaire de l’empire avec l’intention d’inverser le cours des changements qui affectent la physionomie sociopolitique de la région ces dernières années. / Atilio Borón, 5 août 2009.

Devant cette réalité déconcertante, la tactique de la Maison blanche consiste à abandonner la rhétorique guerrière de Bush pour se lancer dans des discours égalitaristes et respectueux de la souveraineté des pays de la zone. Simultanément pourtant, les États-Unis se déploient sur de nouvelles bases militaires, maintiennent la Quatrième flotte et développent le Commandement Sud¹.

En ce sens, Barack Obama -que les « progressistes » européens et latino-américains, perpétuellement paumés, continuent de confondre avec Malcolm X- suit au pied de la lettre les conseils de Théodore Roosevelt, l’instigateur de la grande expansion impérialiste nord-américaine dans la Caraïbe et l’Amérique centrale, quand il disait « speak softly and carry a big stick », « parle à voix basse et munis-toi d’un gourdin ». Roosevelt a magistralement appliqué cette maxime à l’occasion de la construction du Canal de Panama, puis de la quasi annexion de Cuba s’appuyant sur l’infâme amendement Platt². Avec sa stratégie de remilitarisation forcée de la politique extérieure en Amérique latine et dans la Caraïbe, Obama suit les traces de son prédécesseur.

Lorsque Uribe prend la décision de concéder sept bases militaires aux forces armées étasuniennes, il se justifie en expliquant qu’il développe ainsi la coopération afin de livrer un combat efficace contre le trafic de drogue et le terrorisme. Or cet argument ne résiste pas aux faits : d’après une agence spécialisée de l’ONU, la Colombie et l’Afghanistan sont les deux pays au monde où la production et l’exportation d’opium et de cocaïne ont le plus augmenté, malgré la présence militaire étasunienne. Et si nous devons tirer des enseignements des cinquante dernières années de l’histoire de la Colombie, nous retiendrons l’incapacité des gouvernements successifs à résoudre les conflits par la voie des armes.

Malgré cela, le général Freddy Padilla de León, chef d’État-major des forces armées colombiennes -qui aime à dire que mourir au combat « est un honneur sublime »- a révélé ces jours-ci la localisation des sept bases prochainement occupées par les militaires étasuniens : Larandia et Apiay dans l’Est du pays ; Tolemaida et Palenquero dans le centre ; Malambo dans le Nord, sur la côte atlantique ; Cartagena sur la côte caraïbe, ainsi qu’une septième dont l’emplacement n’est pas encore déterminé sur la côte pacifique. Le Congrès étasunien a déjà approuvé un budget de 46 millions de dollars pour l’installation du personnel, de l’armement et du matériel de surveillance sur ces nouvelles bases, avec l’objectif de remplacer celle de Manta en Equateur. Actuellement, 800 militaires étasuniens sont déjà présents sur le sol colombien, auxquels il faut ajouter 600 « civils » sous contrat (en réalité des mercenaires), bien que les analystes s’accordent à dire que les chiffres officiels sont bien en deçà de la réalité.

Il n’est pas nécessaire d’être expert en questions militaires pour se rendre compte de l’encerclement total du Venezuela, déjà harcelé par les troupes de l’empire stationnées en Colombie, sans parler des groupes « paramilitaires ». À cela, s’ajoutent les bases étasuniennes d’Aruba, de Curaçao, de Guantanamo, de Palmerolas au Honduras, sans oublier la Quatrième flotte qui dispose des moyens nécessaires pour patrouiller le long des côtes vénézuéliennes. Mais Chávez n’est pas le seul à être menacé : Rafael Correa et Evo Morales font aussi l’objet d’une attention particulière de la part de Washington, alors que le président péruvien Alan García meurt d’envie de se fendre d’une « preuve d’amour » auprès de la Maison blanche, en octroyant des facilités de stationnement pour les troupes étasuniennes.

Au Paraguay, les États-Unis se sont assuré le contrôle de la très stratégique base de Mariscal Estigarribia -située à moins de 100 kilomètres de la frontière avec la Bolivie- qui dispose d’une des plus longues pistes d’atterrissage de toute l’Amérique du Sud, apte à recevoir les énormes avions de transport de chars, d’avions et d’armes lourdes dont fait usage l’armée étasunienne. Les Etats-Unis disposent aussi d’une énorme base située à Pedro Juan Caballero, à 200 kilomètres de la frontière avec le Brésil, mais Washington affirme que cette base appartient au Département de lutte anti-drogue (DEA) et que son seul objectif est de combattre le trafic de drogue. La menace que représente cette expansion sans précédent du pouvoir militaire étasunien en Amérique du Sud n’est pas passée inaperçue au Brésil, pays où les ambitions de Washington sur l’Amazonie sont bien connues. Les stratèges de l’empire considèrent cette espace comme un territoire vide, libre d’accès, et qui doit être occupé par ceux qui disposent des moyens technologiques pour le faire.

Devant ces menaces, les pays sud-américains doivent réagir avec fermeté et exiger des Etats-Unis qu’ils abandonnent leurs projets bellicistes en Colombie, qu’ils démilitarisent l’Amérique latine et la Caraïbe, et qu’ils dissolvent la Quatrième flotte. La rhétorique du « dialogue » d’Obama n’est pas compatible avec de telles stratégies, et si le président étasunien veut être un minimum crédible à l’échelle internationale, il devrait dès à présent faire marche arrière et abandonner ces initiatives. Pour leur part, les gouvernements de l’Union des nations sud-américaines (UNASUR) et le Conseil sud-américain de défense (CSD) devraient faire la sourde oreille aux supercheries de Uribe et passer du plan de la rhétorique et de l’indignation morale à celui plus concret de la politique. Ils pourraient par exemple ordonner le retrait immédiat des missions militaires et des soldats stationnés dans nos pays tant que de telles politiques persistent. De cette manière, le message de rejet du « militarisme pentagonien » -comme l’avait baptisé Juan Bosch³- parviendrait clairement aux oreilles de ses destinataires à Washington. Les protestations et les exhortations, en revanche, ne feraient qu’exacerber les ambitions impérialistes.

Atilio Borón est directeur du Programme latino-américain d’éducation á distances en sciences sociales (PLED), Buenos Aires, Argentine.

Aticle consulté en espagnol sur ALAI : El tóxico de Uribe

Texte traduit en français par info sud télé

Notes

1 La Quatrième flotte a été créée en 1943 pour faire face à la menace des sous-marins nazis dans la Caraïbe et en Amérique du Sud. Elle fut dissoute en 1950 avant d’être réactivée en avril 2008. Elle est basée à Mayport en Floride et dépend du Commandement Sud à Miami. Le Commandement Sud est une des sept divisions territoriales des forces armées étasuniennes dans le monde. C’est le centre de coordination militaire de l’armée pour l’Amérique latine et la Caraïbe. [NDLR]

2 L’amendement Platt était une disposition légale votée en 1901 par le Congrès des États-Unis, inclus par la suite dans la constitution cubaine. Il officialisa le droit d’ingérence des États-Unis sur la République de Cuba et resta en vigueur jusqu’au traité des relations signé entre les deux pays en 1934. Voir texte intégral de l’amendement Platt. [NDLR]

3 Homme politique dominicain et écrivain, Juan Bosch est élu président de la République Dominicaine en 1962. Il fait approuver une nouvelle Constitution libérale et tente de mettre en œuvre un programme de réformes sociales et d’affirmer le pouvoir civil face aux militaires. Ses mesures lui valent l’opposition de l’armée, de l’église et des États-Unis, qui ne veulent pas d’un deuxième Cuba. Il est renversé par un coup d’État militaire en septembre 1963. [NDLR]

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