Drôle de cuisine chez Sodexo

 Fin avril, des syndicats liés aux secteurs d’activité de Sodexo se sont réunis à São Paulo. Venus de six pays (Brésil, Etats-Unis, France, Colombie, Maroc et République dominicaine) où l’entreprise est présente, ils ont tous dénoncé les heures supplémentaires non rémunérées, le manque de moyens, notamment pour garantir la sécurité sur les lieux de travail, la précarité de l’emploi, à l’origine d’un taux de rotation important, et les pressions psychologiques exercées pour empêcher la création de sections syndicales.

Chaque jour dans le monde, 50 millions de personnes ont recours aux services de Sodexo : cantines, gestion de services hospitaliers, fourniture de repas et de support logistique aux armées, services aux établissements pénitentiaires… La multinationale française, fondée en 1966, emploie 380 000 personnes et a réalisé en 2009-2010 15,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires consolidé. Elle se présente comme le 21e employeur mondial.

Prison pour les récalcitrants

Les atteintes au droit du travail et aux droits de l’homme sont selon eux des ingrédients que l’on retrouve couramment au menu de la multinationale. Venus des Etats-Unis, des représentants de la Seiu, un des principaux syndicats du secteur des services, ont accusé Sodexo de ne pas garantir des conditions de travail dignes. Ils ont relevé des cas où la couverture santé était décomptée pour un quart du salaire sur les feuilles de paie. Le Français Jean-Michel Dupire, responsable à la Fédération CGT du commerce et des services, a dénoncé le défaut de prise en charge d’employés victimes d’accident du travail. En Colombie, où Sodexo est implanté depuis dix-huit ans, seuls 1 % des 14 000 employés sont syndiqués. Le Sinaltrainal, syndicat national des travailleurs de l’agroalimentaire, a saisi la justice pour exiger du gouvernement qu’il garantisse l’application du droit du travail. La chose n’est pas aisée, la Colombie étant l’un des pays les plus régressifs en termes de démocratie sociale. [Après plus d’un an de lutte, Sodexo a été contraint de participer, en mai, à une négociation collective avec le Sinaltrainal.] Une plainte a également été déposée à l’Organisation internationale du travail (OIT) contre l’Etat colombien pour défaut de contrôle des conditions de travail. Edgar Páez, responsable au Sinaltrainal, a affirmé que l’entreprise exigeait des tests de grossesse avant d’embaucher des employées, licenciait les femmes enceintes et réprimait ceux qui consultaient le syndicat.

Autumn Weintraub, dirigeante de la Seiu, a pour sa part souligné que les abus, loin d’être isolés, relevaient d’une politique de l’entreprise. Aux Etats-Unis, des procédures judiciaires sont en cours contre la multinationale, et celle-ci a déjà été sanctionnée par le passé. En 2010, le procureur général de l’Etat de New York a condamné Sodexo à indemniser l’Etat à hauteur de 20 millions de dollars, après des irrégularités constatées dans la facturation de services à vingt et une écoles. Les documents ne mentionnaient pas les ristournes considérables accordées par les fournisseurs. Lors d’un discours à Washington devant l’Association de la nutrition scolaire américaine, en mars, l’adjoint au procureur général, John Carroll, a fait valoir que ce type de pratiques avait une influence sur la qualité des aliments servis aux enfants, étant donné que l’entreprise pouvait utiliser des produits moins chers, et pas forcément de qualité. Autumn Weintraub a néanmoins souligné combien il était difficile de mobiliser contre les pratiques de la multinationale ; dans un pays qui se veut la plus grande démocratie du monde, des militants ont fini en prison. Ainsi, en avril 2010, douze personnes ont été arrêtées, dont l’acteur Danny Glover, à l’occasion d’un rassemblement devant le siège américain de l’entreprise, dans le Maryland. Plus récemment, en avril 2011, sept étudiants ont été arrêtés à l’université Emory, à Atlanta, au terme d’une mobilisation pour dénoncer les contrats passés avec Sodexo. Vingt et un de leurs camarades ont connu le même sort à l’université Tulane, à La Nouvelle-Orléans, ainsi que vingt-cinq autres qui avaient occupé le rectorat de l’université de Washington, après sept mois de discussions infructueuses avec des représentants de l’entreprise. La démission d’une employée de Sodexo en République dominicaine, suspectée de vouloir se syndiquer, a été la goutte de trop. Elle a donné lieu à de nouvelles mobilisations sur les campus américains. [L’intéressée, Carina Mieses, a lancé, en mars, une série de conférences sur ces mêmes campus pour dénoncer les agissements de Sodexo.]

La justice s’en mêle

En mai, le National Labor Relations Board [agence fédérale indépendante, chargée notamment d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail] a finalement estimé que les preuves étaient suffisantes pour inculper Sodexo pour infraction à la législation du travail des Etats-Unis et subornation d’autorités à cet effet. [L’université Tulane et son service de police auraient espionné et interrogé des salariés favorables à la syndicalisation. Ils auraient détenu puis renvoyé des militants syndicaux. L’audience du procès a été fixée au 12 septembre.]

Les pratiques de la multinationale française ont poussé les syndicats à s’organiser à l’échelon international. Au Brésil, le président de la Confédération nationale des travailleurs du commerce et des services, Romildo Miranda Garcez, considère que cette action globale peut aider à cartographier les irrégularités commises par Sodexo et à déclencher un mouvement plus important au niveau mondial. Le syndicat brésilien a d’ailleurs transmis un certain nombre de plaintes au ministère du Travail en se fondant, entre autres, sur les agissements de l’entreprise ailleurs dans le monde.

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