Comptes macabres. Trad° A. Caballero

Antonio Caballero. in SEMANA. Samedi 26 mars 2011

Traduction CPCP

Colombie : Le procureur de la République enquête sur 27.300 cas de disparition forcée. C’est plus que ceux commis en Argentine et au Chili pendant les années de plomb des dictatures militaires.

Avec les 3 assassinats de cette semaine – un à Turbo, un autre à San Onofre, un autre à San José de Apartadó- ce sont en tout cinquante leaders paysans engagés dans la lutte pour la récupération des terres usurpées qui ont été assassinés ces trois dernières années.

Christian Salazar, délégué de l’ONU en Colombie pour les Droits de l’Homme, a donné il y a quelques jours une information terrifiante mais qui n’a manifestement fait froid dans le dos à presque personne : Le procureur de la République enquête sur 27.300 –vingt-sept mil trois cents- cas de disparition forcée. C’est plus que ceux commis en Argentine et au Chili pendant les années de plomb des dictatures militaires. Par ailleurs, l’unité nationale des ministères publics pour la Justice et la Paix publie un autre chiffre, encore plus effrayant : En quatre ans, de juin 2006 à décembre 2010, les paramilitaires théoriquement « démobilisés » et leurs successeurs pudiquement appelés « bandes criminelles » (néo-paramilitaires en collaboration avec des éléments de la force publique) ont commis 173.183 homicides et 34.467 disparitions forcées. L’éditorialiste Alfredo Molano se livre dans El Espectador à un compte macabre : Si tous ces morts avaient été fusillés les uns derrière les autres, la file des cadavres aurait mesuré cent soixante-trois kilomètres de long.

Et tout cela est publié et commenté dans les journaux. Mais la justice n’avance guère. Il y a des cas avérés de disparition forcée suivie d’assassinat qui sont embourbés à force d’arguties juridiques depuis 1987, soit trente-quatre ans. C’est le cas de Nydia Erika Bautista, cité récemment dans El Tiempo par l’avocat Gustavo Gallón. Arguties juridiques qui seraient comiques si elles n’étaient pas cyniques : Le fait par exemple de faire valoir qu’au moment des faits, qui ont amené la destitution du général Alvaro Velandia alors commandant de la sinistre XXème Brigade des Renseignements de l’Armée, la disparition forcée n’était pas reconnue comme une faute disciplinaire. Pendant ce temps, les témoins des faits, la famille de la victime et le procureur délégué pour les droits de l’homme Hernando Valencia Villa qui a destitué le général, ont dû chercher refuge en exil pour ne pas être tués eux-aussi.

Ici, chaque assassinat en engendre deux ou trois de plus. Ici, on tue aussi les familles, et les témoins, et les juges. Il y a trois jours, dans l’Arauca, la juge qui enquêtait sur le cas d’enfants violés et assassinés par des militaires –dont un soldat en prison- a été assassinée.

Ils ont raison, les nostalgiques de l’ancien gouvernement quand ils dénoncent l’insécurité. Oui, elle est là, sans doute aucun. Mais il est bon de regarder pour qui.

Parce que, je le disais précédemment, la justice n’avance guère. Et quelque fois, elle recule, comme dans le cas de la juge assassinée. J’ai cité l’exemple embourbé de la disparue Nydia Erika Bautista mais il ne s’agit pas d’une exception : Embourbé également le jugement contre des militaires de haut rang pour un fait encore plus ancien, celui de la disparition des détenus de la prise du Palais de Justice en novembre 1985. Tout s’embourbe et se perd dans une mer d’oubli et d’indifférence. Et il ne se passe rien.

Ou plutôt, au contraire, c’est pour ça qu’il se passe ce qui se passe. C’est pour ça que continue à se passer ce qui continue à se passer. Il y a ceux qui pensent que cet oubli, et peut-être cette indifférence, sont les conditions nécessaires pour la réconciliation nationale, pour le « désarmement des esprits » mentionné tant de fois dans nos dernières décennies d’histoire sanglante. Mais ce sont ces décennies de sang elles-mêmes qui montrent le contraire : C’est l’oubli du sang qui fait qu’il continue à couler.

Et donc, il est plus que probable que nous devions continuer à faire des comptes macabres.

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