Colombie : Le conflit armé invisible uniquement pour ceux qui ne veulent pas le voir

Fernanda Méndez, coordinatrice médicale de MSF (Médecins Sans Frontières) en Colombie nous parle de la situation de la population la plus défavorisée du sud du pays où MSF développe des projets d’attention primaire et de santé mentale.

Quelle est la situation de la population dans les zones où travaille MSF ?

MSF aide majoritairement les communautés rurales affectées par le conflit armé dans les départements du Caquetá, Putumayo, Nariño et Cauca, au sud du pays. Ce sont des zones où les civils sont constamment touchés par des menaces, des massacres, des disparitions forcées, des enrôlements et des déplacements forcés.

 

Ce sont des populations flottantes forcées à se déplacer pour fuir la violence, chercher un travail, une nouvelle maison et, fondamentalement, à la recherche d’une paix qu’ils trouvent difficilement.

Ce sont des communautés formées par un creuset démographique de colons, d’afro-colombiens et d’indigènes, qui vivent isolées, dans des zones où les services de santé sont pratiquement inexistants. En cas de maladie, ils doivent parcourir de longues distances, avec le coût économique que cela implique et une conséquence évidente : Cela repousse les consultations par manque de ressources. Quand ils réussissent à arriver aux hôpitaux du secteur, la bureaucratie et la complexité du système de santé national sont un obstacle de plus et une limite énorme pour l’accès à la santé.

Ils souffrent en général toutes les conséquences dérivées des actions de guerre, dont les séquelles en santé mentale et les répercussions physiques d’une absence d’accès aux services de santé.

Une composante très importante des projets de MSF en Colombie sont les cliniques mobiles en zone rurale. En quoi consistent-elles ?

Nos équipes, formées de médecins, d’infirmières, d’auxiliaires de soins, de psychologues et d’odontologues, fournissent un service d’attention primaire dans les zones les plus affectées par le conflit où n’accèdent pas d’autres organisations et encore moins l’Etat Colombien. La fréquence des cliniques mobiles va d'un à trois mois, en fonction de la population de référence de chaque zone.

De plus, depuis cette année, nous avons également deux points d’attention permanente dans la zone de la côte pacifique du Cauca. Un médecin, une sage-femme et un infirmier restent 20 jours par mois en permanence dans le poste de santé de la zone. Ils permettent ainsi un accès régulier des communautés aux consultations médicales, ce qui améliore notre prise en charge des maladies chroniques, nous permet de répondre à des situations d’urgence et même de soigner les blessés à cause des affrontements.

En zone urbaine, nous avons des cliniques d’attention en santé mentale dans six capitales municipales du département du Caquetá et dans six municipalités du nord du Cauca.

Quelles sont les principales pathologies rencontrées ?

Les pathologies fréquentes ont un lien avec l’excès de travail dans ces communautés, comme les douleurs ostéo musculaires et les céphalées, et les pathologies liées au mauvais traitement de l’eau comme les diarrhées et les dermopathies, les pathologies gastro intestinales et les infections respiratoires hautes et basses. En pathologies chroniques, l’hypertension artérielle domine. Il y a aussi un fort pourcentage de femmes qui viennent pour leur premier contrôle prénatal au deuxième ou au troisième mois de grossesse. Il faut aussi évoquer les pathologies en santé mentale, qui sont peut-être les plus saillantes.

Les équipes de MSF sont les témoins des difficultés que rencontrent les personnes les plus en difficultés pour accéder à la santé. Pourquoi ce manque d’accès ?

Finalement, les difficultés d’accès à la santé peuvent se diviser en deux : D’un côté, celles qui sont engendrées par le système de santé en lui-même, et de l’autre, celles qui sont dues au conflit armé interne.

Pour ce qui est des barrières liées au système de santé colombien, il faut noter le manque d’équipement dans les zones rurales, le manque de système de référence pour les urgences, le co-financement des soins, le paiement des médicaments, la discriminations, le manque d’information sur les droits des patients et les obstacles administratifs ou bureaucratiques. Le manque de ressources est un mur infranchissable. Les communautés n’ont pas les moyens de payer le transport, le service de soin, les médicaments, l’alimentation et l’hébergement nécessaires pour rester loin de leurs foyers, quelques fois plusieurs semaines, dans l’attente de recevoir une attention médicale.

Dans les barrières engendrées par le conflit armé colombien, on peut mentionner la présence des acteurs armés qui limitent le mouvement de la population, la présence des mines anti-personnel, les menaces contre la mission médicale et certaines conséquences indirectes du conflit qui obligent à abandonner certains équipements de santé. Dans certains cas, le conflit peut être utilisé par l’Etat comme un prétexte pour ne pas aborder les problèmes structurels ou de prise en charge.

La santé mentale est une composante très importante des projets de MSF. Pourrais-tu nous expliquer pourquoi ?

Le concept de santé intégrale qui donne le même poids à la santé physique et à la santé mentale prend une importance particulière en Colombie. Le cadre évoqué plus haut, les persécutions, le confinement, les disparitions, les morts violentes des proches et des parents laissent une trace en santé mentale. Les séquelles les plus graves et les plus fréquentes de la problématique du conflit en Colombie se répercutent sur les communautés en brisant la stabilité émotionnelle.

En plus des altérations de la conduite habituellement associées à un conflit armé, nos patients souffrent fréquemment de problèmes d’adaptation et d’un plus grand degré d’exposition à d’autres types de violence (intrafamiliale, sexuelle ou sociale).

Pour aggraver la situation, la problématique de la santé mentale est complètement oubliée dans les structures de l’Etat. Il y a un manque d’espaces, de personnel qualifié, de protocoles, et en général, de volonté pour aborder ces questions.

Quels sont les principaux défis pour MSF en Colombie ?

Pour MSF en Colombie, le principal défi est d’obtenir l’accès à la santé (et de le maintenir) dans les zones où se trouve la population la plus touchée par le conflit armé, et où le manque d’accès aux services de santé est le plus évident. Que notre présence soit acceptée dans les zones oú dominent fortement les différents acteurs armés est un défi permanent, qui doit toujours être accompagné de la volonté de témoigner sur la situation précaire de la population et la manière dont elle est oubliée par les institutions de santé de l’Etat.

Quelle est la situation actuelle dans le pays ?

Le conflit armé en Colombie est invisible uniquement pour ceux qui ne veulent pas le voir et on assiste à une recrudescence depuis deux ans. Sans aller très loin, le 9 juillet dernier, la municipalité de Toribio a été attaquée en même temps que 5 bourgs de la même zone. Le résultat de ces attaques a été de huit morts civils et militaires, plus de 100 blessés et 300 maisons détruites. Nos équipes qui travaillent habituellement dans cette zone ont dû organiser une intervention d’urgence pour prendre en charge la population affectée en matière de santé mentale.

Une fois de plus, notre rôle en Colombie est d’être à côté et de soigner les victimes d’un conflit armé qui a des conséquences très dures sur la vie quotidienne de la population et qui influe fortement sur la capacité d’accéder à la santé de la population qui vit dans les zones rurales du pays.

 

http://www.msf.es/ .28/07/2011

Traduction Coordination Populaire Colombienne à Paris

COLOMBIE déplacés Afro-descendants indigénes conflit armé

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